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Eternity

Ne pas se manger un rateau

Publié le 24 janvier 2026
Développé par Eternity
Couverture de Leaf It Alone !

Pendant longtemps les jeux se sont évertués à nous placer dans des rôles de personnages plus héroïques les uns que les autres. Sauver des princesses ? so 1985. Sauver la galaxie ? Je peux le faire d'une main maintenant. Donc forcément, de nouveaux terrains devaient être explorés, de nouveaux défis créés. Vous êtes prêts ? Leaf it Alone! vous propose de passer trois heures à ramasser des feuilles mortes dans un jardin.

Des feuilles mortes ! La claque.

Le concept est simple et s'appuie sur des prémisses terriblement connectées à notre quotidien automnal : les feuilles tombent des arbres. Beaucoup de feuilles. Beaucoup plus de feuilles que vos arbres sont censés pouvoir perdre. Et de manière super uniforme sur toutes les surfaces disponibles.

Alors oui, le concept de ce jeu n'a aucun sens et ne se rattache à rien de sérieux ou de crédible. En même temps, on vous propose de passer un moment ludique à ramasser des feuilles. Mais attention, c'est plus riche que ça en réalité. Votre mission consiste en fait à les rassembler, les ensacher, les vendre et investir les bénéfices dans du matériel toujours plus performant. Râteau à feuilles, sac à feuilles plus grand, souffleur à feuilles... Toute une progression technologique dédiée à un problème que la plupart des gens règlent habituellement en soupirant un dimanche matin.

C'est complètement idiot.

Mais le jeu le sait. Et c'est probablement sa plus grande qualité.

Au lieu d'essayer de transformer son concept en aventure épique ou en simulation ultra-réaliste, Leaf it Alone! embrasse pleinement son absurdité et assume son prétexte. Vous êtes là pour faire disparaître des tas de feuilles. Rien de plus. Rien de moins. Une ambition modeste, presque touchante à une époque où le moindre jeu indépendant veut généralement vous raconter une métaphore complexe sur la condition humaine.

La guerre des feuilles

Très vite, le titre active une mécanique psychologique bien connue : celle qui transforme le rangement en activité étrangement satisfaisante.

Une zone encombrée devient propre. Un petit tas devient un gros tas. Un gros tas devient une montagne végétale vaguement inquiétante. Puis la montagne disparaît dans votre sac comme si les lois de la physique avaient décidé de prendre leur après-midi.

Chaque amélioration renforce cette sensation. Le souffleur permet de déplacer des quantités absurdes de feuilles. Le râteau accélère le travail. Le sac gagne en capacité. Le jardin, lui, perd progressivement son aspect de décor post-apocalyptique automnal.

Et votre cerveau, qui adore ces boucles de récompenses courtes (désordre, revenu, amélioration) réclame immédiatement la zone suivante pour se faire un petit shoot de satisfaction rapide.

Cozy jusqu'au dernier pétiole

L'autre force du jeu, c'est son ambiance. Les couleurs sont chaleureuses comme un plaid écossais, et les environnements mignons, renforcés par un traitement légèrement cartoon.

Rien ne presse. Rien n'explose. Personne ne vous demande de sauver le monde avant midi. On est plus sur du film d'auteur ouzbek que sur la dernière superproduction de Michael Bay.

Et si dans vos moments de surmenage professionnel vous contemplez l'idée de prendre une retraite anticipée dans la Creuse, le jeu vous confirmera que cela peut se révéler étonnamment relaxant.

En effet, il y a quelque chose de profondément apaisant dans le fait de poursuivre un objectif d'une simplicité révoltante. Les feuilles sont là. Elles ne devraient pas être là. Au boulot.

Mais Leaf it Alone! n'est pas uniquement un simulateur de cantonnier automnal sous anxiolytiques. En grattant sous le tapis de feuilles, on trouve aussi une petite histoire d'écureuils, de photos mystérieuses, de zones à débloquer et de secrets planqués derrière cette façade de jardin trop propre pour être honnête. Le jeu ne devient pas soudainement Alan Wake avec des noisettes, rassurez-vous, mais l'effeuillage du décor révèle qu'il y a peut-être rongeur sous roche.

Moins, c'est bien

Leaf it Alone! a aussi l'intelligence de comprendre les limites de son concept. On n'a pas forcément besoin d'un arbre de compétences de 400 cases, d'un système de crafting quantique, d'une économie pilotée par intelligence artificielle ou d'un Workshop.

Oui, le jeu se finit en 3 heures. Oui, il n'y a qu'une carte divisée en 13 zones qui se débloquent progressivement. Oui, même en prenant le temps de tout nettoyer jusqu'au dernier confetti végétal, on finit assez vite par voir le fond du sac. Non, la majorité des joueurs ne le relanceront pas une fois fini, à moins d'avoir des tendances de complétionniste acharné ou une relation non résolue avec les feuilles mortes.

Et c'est bien comme ça.

Qui n'a jamais pesté contre la saison de trop d'une série Netflix ? Contre l'énième itération de son jeu favori qui dévoie ses qualités d'origine et salit l'intention de base ?

Le tarif reste raisonnable et l'expérience donne le sentiment d'être terminée. Pour autant, deux nouvelles cartes sont prévues pour le mois de juin 2026. Sont-elles nécessaires ? Probablement pas. Est-ce qu'on y rejouera avec plaisir ? Très probablement. Espérons qu'elles proposeront un twist intéressant qui ira au-delà de la redite.

Seul point un peu discutable : le moteur physique des feuilles (une phrase que je n'aurais jamais imaginé écrire). Des choix ont été faits, au bénéfice de la jouabilité, mais ils donnent parfois la sensation que les feuilles forment une masse visqueuse plutôt qu'un ensemble d'éléments indépendants. Ça manque un peu de légèreté, de tourbillonnement, de chaos organique. On aimerait parfois voir les feuilles s'éparpiller avec la grâce pénible d'un vrai automne, au lieu de glisser comme une purée de jardin compressée par un algorithme.

La feuille tient la route

Leaf it Alone! est un jeu très relaxant, très mignon et profondément idiot.

Son concept ne devrait probablement pas fonctionner aussi bien. Pourtant, la boucle de progression est efficace, le nettoyage procure une satisfaction immédiate et l'ambiance transforme le moment en petite parenthèse de calme.

Au fond, Leaf it Alone! ne révolutionne rien : il effeuille simplement notre besoin d'ordre jusqu'à ce qu'il ne reste plus qu'un jardin propre, un sac plein, et l'envie un peu gênante de recommencer ailleurs.