Librarian: Tidy Up the Arcane Library!
Les Aventuriers de l'étagère perdue
Il n'est pas fréquent qu'un jeu arrive à apporter quelque chose de réellement différent à un genre pourtant déjà bien installé. Les jeux de rangement existent depuis longtemps. Ils occupent même une petite niche confortable entre le puzzle, le zen et la thérapie comportementale à base d'étagères parfaitement alignées. En effet, tout le monde n'adhère pas à ce style très particulier qui tente de transformer une corvée en passe-temps ludique.
D'ailleurs, le concept de ranger 3 072 livres dans une bibliothèque ressemble moins à celui d'un jeu vidéo qu'à un challenge inventé par un influenceur avec une mallette de billets à la clé. La tâche est ingrate et, sans cette récompense, personne ne voudrait s'y atteler.
Et pourtant, ça marche.
Mon royaume pour une étagère
Dès les premières secondes, Librarian: Tidy Up the Arcane Library! vous met face à l'ampleur du désastre. On débarque dans cette immense bibliothèque, des piles de livres jonchent le sol, les étagères débordent, il y en a partout et, à l'étage, c'est la même chose. Pire, c'est le résultat de la grogne d'un ancien employé qui a pris un plaisir visiblement très personnel à mélanger les livres au préalable. Tout est par terre, mais même pas à proximité de l'endroit où cela devrait se trouver. On dirait que quelqu'un a essayé de ranger l'ensemble de la bibliothèque avec une catapulte.
Pendant quelques instants, on contemple le chantier avec un mélange de découragement et de fascination. Puis on ramasse un livre. Ensuite un deuxième. Puis un troisième. Et sans vraiment comprendre comment, cela fait déjà une heure qu'on classe des traités de nécromancie et des guides touristiques pour dimensions parallèles.
Contrairement à certains représentants du genre, comme Leaf it Alone, qui misent principalement sur la détente et la contemplation, Librarian est étonnamment actif. On n'est pas dans une séance de méditation guidée. On est dans un problème logistique. Et puis, vous je ne sais pas, mais moi je n'ai pas que ça à faire. Je veux bien relever un challenge idiot, mais le plus efficacement possible. J'ai déjà un travail, je ne vais pas commencer à être improductif dans mes loisirs.
Quand les TOC deviennent une force
Très vite, le cerveau commence à optimiser. Quels livres prendre ensemble ? Est-ce qu'on cherche par thématique ? Par couleur ? Est-ce qu'on crée des zones de stockage temporaires ? Quel trajet emprunter ? Faut-il terminer une étagère complètement ou, au contraire, tenter l'opportunisme de proximité ?
La mécanique elle-même n'est d'ailleurs pas aussi évidente qu'elle en a l'air. Le classement repose sur des règles plus obscurs qu'une loi européenne. Au départ, on tâtonne, on observe, on expérimente. Et c'est précisément ce qui rend l'expérience intéressante. Chaque série identifiée donne l'impression d'avoir percé un mystère. Chaque étagère correctement organisée ressemble à une petite victoire intellectuelle.
Une fois le système assimilé (ce qui ne prends pas tant de temps que ça), il faut toutefois reconnaître que le jeu devient assez répétitif. Ce n'est pas vraiment un défaut caché : le concept entier repose sur la répétition. Si l'idée de manipuler plusieurs milliers de livres vous fait déjà soupirer, aucune révélation tardive ne viendra changer votre ressenti.
Le démon de l'efficacité
Le point le plus discutable concerne finalement les sorts mis à disposition du joueur. Sur le papier, ils sont censés simplifier le travail et se débloque progressivement. Certains permettent d'identifier immédiatement la bonne étagère, d'autres de faire apparaître tous les volumes d'une même collection dans vos mains ou de localiser des ouvrages précis.
Le problème est qu'ils fonctionnent un peu trop bien. À mesure qu'on les utilise, une partie du plaisir disparaît. Le défi se transforme progressivement en procédure. La réflexion laisse place à l'exécution. Là où le joueur observait, déduisait et expérimentait, il finit parfois par cliquer sur un pouvoir puis déplacer mécaniquement des piles de livres d'un point A à un point B.
C'est un paradoxe assez troublant : les outils censés rendre l'expérience plus confortable la rendent également moins intéressante. Un peu comme l'IA lorsqu'on lui demande de résoudre un problème à notre place : le résultat arrive plus vite, mais le cerveau participe beaucoup moins au voyage.
Cette facilité ruine également l'une des autres richesses du jeu. Les titres des ouvrages sont souvent excellents, oscillant entre humour absurde, références fantasy et bureaucratie magique. Les titres sont parfois si réussis qu'on passe davantage de temps à les lire qu'à les ranger, ce qui constitue probablement l'équivalent bibliothécaire de la procrastination. Toute cette créativité disparaît en grande partie avec l'utilisation des sortilèges. Libre à vous de ne pas les utiliser, mais cela revient surtout à contourner un problème que le jeu a lui-même créé.
Promesse vs réalité
- Une expérience relaxante et satisfaisante
- Une tâche gigantesque qui semble insurmontable au départ.
- Un gameplay stratégique basé sur l'efficacité
- Les pouvoirs magiques améliorent l'expérience
- Un univers rempli de livres et de détails
- Voir le sol réapparaître sous les piles de livres procure une satisfaction étonnamment primitive.
- En revanche, contrairement à ce que laisse penser sa communication, Librarian n'est pas vraiment un jeu contemplatif. On ne flotte pas dans une bulle de sérénité. On développe progressivement le comportement d'un responsable logistique sous pression.
- La première vision de la bibliothèque provoque un mélange très sincère de découragement et d'incompréhension. La quantité de livres paraît absurde. Et pourtant, le cerveau finit par accepter la mission comme si elle était parfaitement raisonnable.
- Qu'on le veuille ou non, on cherche à être efficace. C'est probablement l'aspect le plus réussi du jeu. Très vite, on commence à élaborer des stratégies absurdes mais efficaces, à créer des zones de stockage temporaires et à optimiser chaque déplacement comme si un audit de productivité allait avoir lieu en fin de journée.
- Les sorts accélèrent effectivement le travail. Le problème est qu'ils finissent parfois par supprimer précisément ce qui rendait le rangement intéressant : observer, réfléchir et déduire.
- L'univers, que l'on aurait pu s'attendre baclé est probablement l'une des meilleures surprises du jeu. Certes, l'histoire est anecdotique, mais les noms des ouvrages sont souvent excellents et une foule de petits détails renforcent l'ambiance
Verdict
Alors, on achète ou on n'achète pas ? À 6,15 €, difficile de trouver beaucoup de raisons de se plaindre. On a vu des DLC cosmétiques vendus plus cher que cela.
Au final, Librarian: Tidy Up the Arcane Library! réussit quelque chose d'assez rare : transformer une tâche qui paraît objectivement insupportable en activité étonnamment captivante. Certes, la formule finit par tourner un peu en rond et certains outils sabotent involontairement une partie de son intérêt. Mais pendant quelques heures (si vous traînez), le jeu parvient à nous convaincre que ranger plusieurs milliers de livres est une occupation parfaitement raisonnable pour un être humain adulte.
Finalement, derrière cette montagne de grimoires et de manuels occultes, se cache peut-être une belle leçon de vie : aucune tâche n'est insurmontable et il suffit de s'y mettre, puis de persévérer, pour la terminer. Ce qui est finalement une leçon assez honnête pour un jeu dont l'objectif principal consiste à remettre des livres sur des étagères.
